Interview d’Albert Palma, «Les sens, une fois éveillés, transfigurent la Raison»
Sensation / Perception
Quel regard portez vous sur le cours du monde moderne ?
Notre époque se caractérise par un triomphe de la technologie et l’inconscience quasi-totale de ses ravages anthropologiques. Je n’ai rien contre le développement technologique. Mais il ne faudrait pas omettre de développer le savoir naturel, le potentiel artistique et artisanal de chacun. Or c’est, pour la plupart de nos contemporains, loin d’être le cas. Il y a une perte d’équilibre : plus on va vers une société technologique, plus elle est déshumanisée.
Quelles sont les racines du mal ?
Le fondement de cette déshumanisation, si étrange que cela puisse paraître, est la perte des repères de notre corporeité. Ils sont pourtant essentiels à la bonne santé d’une société. Ce n’est pas un problème uniquement physique mais ça passe par le physique. Ce que le Zen et le Tao, entre autres, nous apprennent, c’est qu’un subtil entretien physique est directement relié au développement de l’imaginaire.
Premier constat, donc : la technologie nous coupe de plus en plus de la dimension corporelle. Le monde intellectuel n’est plus épargné et passe à la moulinette — les machines, l’ordinateur, le clavier, les prothèses à communiquer. On perd de plus en plus ce qui a fait que l’homme est un être pensant grâce à la main. La leçon grecque, «l’homme pense parce qu’il a une main» est oubliée. La main s’est rabougrie, or les facultés de la main rejaillissent sur celles du regard. Ainsi, on ne sait plus voir, ordonner, agencer, répartir les éléments dans un espace avec justesse. Il y a déperdition de sens, et des sens.
Nous ne savons plus voir ?
C’est ce que l’on constate dans les arts martiaux : les gens ne savent plus observer avec minutie, et ils n’en sont pas vraiment conscients. Ils éprouvent de grandes difficultés à lire un geste simple, ce qu’ils en reproduisent est loin du modèle original et montre la béance qu’il y a entre le réel et le perçu. Cela nous renvoie à la phénoménologie de la perception : nous percevons peu car nous ne nous mettons pas en position de percevoir. Et si l’on en croit Merleau-Ponty, si l’inconscient est le sentir lui-même, cela nous offre une perspective vertigineuse des problèmes à régler dans une société pour laquelle le corps est devenu surnuméraire.
Donc, opposer les sens à l’intellect est une erreur ?
Evidemment. En vérité, les sens, une fois éveillés, transfigurent la Raison. Nos grands auteurs nous l’ont rappelé assez souvent. Baudelaire a été le premier “moderne” à parler de la symbolique des sens, à constater que l’ordre perceptif est le seul à organiser l’imagination, et à s’intéresser aux synesthésies. Car invoquer l’imaginaire ne suffit pas. Partir de l’esprit pour aboutir à l’esprit est une impasse. Le fondement de l’imaginaire, ce sont les sens. Donc nos perceptions et émissions. Ce sont les sens qui permettent la symbolisation, la métaphore, la métonymie. En fait, en bannissant le corps de la connaissance, on perd à la fois le principe de réalité et le principe de l’imaginaire. Il y a très peu d’enseignements qui nous sauvent de cette débâcle là, exceptés quelques enseignements artistiques et musicaux.
Et plus particulièrement certains arts martiaux, tel le Shintaïdo…
Oui, dans notre école, on réapprend à voir, à toucher, à sentir, à se situer dans l’espace. Cette révision là parait très simple mais elle s’avère d’une complexité inouïe, puisque c’est le sens du mouvement dont il s’agit. Et derrière le sens du mouvement, c’est le sens de notre vie qui est en jeu.
Regardez notre jeunesse, qui nous pose problème. Tous ce que l’on trouve à faire c’est d’ajouter de la psychologie à la psychologie. Ce n’est pas des psychologues dont la jeunesse a besoin dans les quartiers. Mais ce n’est pas non plus des éducateurs sportifs. Le problème vient du fait que le lien entre le corps et l’esprit n’est plus fait. On a une vision erronée du sens du sport et des lois de la psychologie appliqués à la problématique de la jeunesse rebelle. Je suis sûr, en forçant quelque peu le trait, qu’il y a des Rimbaud en herbe parmi tous ces jeunes. Quelle réponse pourrait on apporter à ces Rimbaud ?
Rimbaud a recherché une parole qui s’identifie à la sensation, qui fasse toucher, palper, sentir. Dans son fameux poème «Les voyelles», il avait décidé de donner des couleurs aux sons…
Oui, lui aussi avait eu une réflexion synesthésique : ce jeu, cette interaction entre les différentes facultés sensorielles. Mais avant de donner cette réponse là il avait parcouru les champs, il avait observé la lune, il avait usé ses semelles. Il y avait chez lui une “participation-offrande”, il était extrêmement généreux, il se frottait à la vie tel que le demandent les corps jeunes, l’enfance. Avant qu’on ne leur bourre le crâne de psychologie, les enfants ont envie de toucher les formes, de sonder les choses, de humer les parfums. C’est le corps participant d’abord, c’est l’esprit offrande. Aujourd’hui on met des enfant de deux ans sur un petit banc, avec des horaires de bureau, on leur apprend à écrire prématurément, c’est inquiétant. Les enfants ont autre chose à faire, il faut qu’ils utilisent leurs corps, c’est leur premier outil de connaissance. Il faut toucher la matière, il faut leur apprendre les joies et les dangers des éléments.
strong C’est ce que proposent certaines écoles alternatives. Dans les écoles Steiner par exemple, les enfants récitent les tables de multiplication en tapant en rythme dans leur main, ils dessinent ce que leur évoquent leurs cours d’histoire, ils sculptent le bois, la terre glaise, le cuivre…/strong
Le travail de précision, le travail de la main est toujours très rééducateur, il forme le corps. Il y a une sorte de feedback : on travaille la matière et ce travail éduque l’esprit. Du fait de l’atrophie gestuelle de notre monde, les gens ne nourrissent plus leurs nerfs. On ne peut sortir de cette atrophie qu’en retrouvant le chemin des gestes justes. La pensée seule n’est pas rééducatrice. Il faut qu’elle soit accompagnée de l’énergie et de la matière, c’est-à-dire du geste approprié. Tel me semble être le véritable sens du mot “réincarnation” : réhabiliter les sens — si ignominieusement ignorés, ligotés, empaquetés, pénalisés, administrés, médicalisés au fil des siècles — et les sublimer.
On pourrait donc dire que les sens sont la boussole du geste juste et que le geste juste clarifie l’esprit ?
Evidemment. Le corps invite l’esprit au banquet de la vie. Il l’initie à la matière. Ainsi, la main a un énorme réservoir de science. Lorsque vous prenez un objet, votre main a déjà fait une opération très complexe à travers le sens de la pondération, le poids, le volume, la façon dont votre corps va le porter au mieux, dont il faut le poser. Alors quand vous en êtes conscient et que vous réalisez des opération plus fines, vous pouvez alors allez beaucoup plus loin.
Dans la fameuse Paideïa, le système éducatif de la Grèce antique, le corps était le garant de la pondération. Penser et peser partagent la même terminologie. Penser c’est peser, pondérer. Le corps était donc à la base de l’esprit. Dans son mouvement, le corps inventait. Grâce au pas, il inventait la danse, le rythme, et donc la musique. La musique inventait la mathématique. Il y a tout un enchaînement.
Il y a un passage de la musique aux mathématiques ?
Bien sûr. Le corps en mouvement a amené l’esprit à fonder et développer bien des sciences. Sans nos yeux, il n’y aurait pas de géométrie. Sans nos jambes et nos pieds, il n’y aurait pas de rythme. De là découlent et s’affinent le nombre, la raison, la poésie. Voilà : il n’y a pas de révélation fracassante. C’est retour à la case départ. Retour aux énormes potentialités du corps.
Ce programme est en cours, d’une certaine manière. La libération des moeurs des années 60, était d’abord un retour, une redécouverte du corps… Or, on se rend compte que ce corps libéré ne suffit pas : qu’il faut le cultiver. D’où le boom des pratiques issues des sagesse orientales. Le philosophe Peter Sloterdijk explique que le savoir commun à toutes les sagesses est celui d’un être-en-mouvement-vers-la-quiétude…
Oui, à l’instar du Shintaïdo, toutes ces pratiques, qu’il s’agisse du yoga, de la méditation transcendantale ou du kung-fu ont — en théorie — un même fondement : atteindre la révélation de l’esprit par le souffle ; et passer du corps grossier au corps subtil.
Il est beaucoup question de “l’énergie” dans les arts martiaux : c’est un sixième sens ?
L’énergie est à la fois le principe vital et ce que nous ignorons le plus. Disons qu’elle est le principe interne du mouvement et des synesthésies. Une fois que le corps est harmonisé, une énergie subtile se met en place. Mais elle est le fruit d’un travail. Il faut prendre conscience de ce qu’est notre corps, même schématiquement. Notre école, en tout cas, s’attache à ça. On apprend d’abord à projeter l’idée de notre colonne vertébrale et de notre axe. Ensuite, à projeter l’idée que nous avons un ancrage : que notre corps est posé sur terre. Et enfin qu’il y a une élévation, une transcendance, un monde aérien grâce à la partie supérieur du corps. Ce sont des repères que les gens semblent totalement ignorer et découvre nt petit à petit. Pour nous, l’énergie est donc tout simplement la pacification du corps : la prise de conscience que nous avons un axe et un centre, une gravité et une élévation. Et que tout ceci est en interaction.
Mais quand lorsqu’un ostéopathe au fait des pratiques orientales va rétablir mon dos en «ouvrant les canaux, en faisant circuler les énergies», que fait-il exactement ?
Il met en meilleur relation vos organes. D’abord il les relâche, il les assouplit. Il y a alors une meilleure correspondance entre une partie du corps et la suivante. Tout ceci n’est pas très mystérieux. Nos corps sont morcelés, nos gestes sont saccadés. Il faut donc chercher la fluidité. Faire en sorte que les organes entre eux se comprennent mieux, se relaient mieux, fonctionnent mieux entre eux. Cela se traduit par une gestuelle fluide : on comprend qu’un mouvement s’inscrit dans un tout, qu’il a un commencement et une fin, qu’il est presque cyclique. Il en va de même dans la pensée. En général, la pensée s’arrête aux frontières du problème qu’elle a à résoudre. Or, pour résoudre un problème, il faut avoir une vision beaucoup plus grande que ce qui le circonscrit.
Comment passer d’un ensemble à un autre ?
En trouvant le vide articulatoire. C’est le problème des chiffres : après avoir compté jusqu’à 10, comment fait-on pour passer à autre chose ? Heureusement, il y a eu l’invention indienne du zéro, qui permet de faire tenir les dizaines entre elles. Le zéro, c’est l’articulation. Sans le vide du zéro, il n’y a pas de passage possible à un ensemble plus grand…
C’est ce qu’enseigne le Tao : le fonctionnement des choses nécessite un vide médian…
Tout à fait : le vide médian, le zéro, l’articulation sont les apparences diverses d’un même phénomène. Or si nous ne sommes pas souples, pas fluides, c’est parce que nous sommes peu conscients du vide entre les choses. Je dis parfois à mes élèves, lors des exercices d’étirement, “j’aimerais que vous sentiez du vide passer à travers vos articulations”. C’est très concret, c’est ce que j’appelle pacifier le corps meurtri : le relâcher musculairement et travailler sur ses articulations. A force de pratique, peut-être que la fluidité pourra reprendre son empire et la pensée mieux couler en nous. Mais pour cela, la pensée doit accompagner le mouvement dans le calme, le silence, la concentration. Nous en sommes loin : nous cherchons des sensations fortes, des piments. Au contraire, l’extension, la grande dimension relèvent des choses subtiles. C’est ce que les Indiens appellent la «Rasa», la saveur.
Notre quête de sensations de plus en plus fortes seraient donc un l’indice d’un dérapage anthropologique ?
C’est ça, il y a tout un chemin inverse à faire, un déboulonnage d’idoles difficiles à effectuer. Il faut retrouver le sens de la saveur, cette Rasa qui paraîtra a priori fade aux occidentaux mais que l’Asie sait subtile. C’est dans ce qui n’est pas pimpant, pas tape à l’oeil, pas clinquant, pas pimenté que l’on retrouve en fait des grandes sensations. Car la Rasa amène aux «Dhvani», c’est-à-dire aux résonances. Notre univers précipité, agité grille une foule de sensations subtiles. Tandis qu’une fois que l’on retrouve la saveur fondamentale, le calme de l’esprit et du goût, surgissent des résonances beaucoup plus profondes. Voilà pourquoi l’Orient travaille uniquement dans les voyelles, dans le son «Om». Il y a des résonances incroyables à partir de ça.
La saveur subtile, cette Rasa, est donc ce qui permet d’expérimenter l’interaction entre l’ordre humain et l’ordre de la nature…
La Rasa, c’est l’acceptation de ce que nous offre la nature. La nature nous donne tel ou tel élément de base et il ne faut pas plaquer dessus notre précipitation et nos aveuglements. Il faut tout revoir à zéro, à partir d’un grand silence. On sait très bien que sans silence la musique est impossible. Que sans arrêt du mouvement, le mouvement est impossible.
Michel Houellebecq écrit : «Entre la réduction mécaniste et les niaiserie new age, il n’y a plus rien. Rien»… Aujourd’hui règnent un matérialisme bête et un …
… mysticisme de pâturage, ses doux bêlants.
Il suffit pourtant de pratiquer des arts martiaux pour expérimenter…
… un entre-deux. C’est-à-dire le vide médian : ce monde de la saveur et de la résonance qui n’est pas assez exploré. Nous sommes coincés entre les vertus cardinales de la théologie et de la rationalité. Or le Zen et le Tao nous initient à «une mystique réaliste». On commence à comprendre qu’il y a une sorte de voie médiane à tracer. C’est la grande évasion.
Et cette voie médiane c’est la perception subtile…
C’est ça. Mais on revient alors à quelque chose de très tangible : c’est de notre corps qu’il s’agit. C’est notre corps qui va nous ouvrir à cette voie médiane. Pourquoi n’y a-t-il plus rien entre le mécanicisme et le mysticisme ? Tout simplement parce que ces deux bornes, apparemment opposées, ont en fait un point commun : elles ont toutes deux éradiqué le corps. Descartes et les philosophes en ont fait le lieu de l’erreur. St Augustin et les religieux l’on considéré comme celui du péché. On est mal barré ! Et pourtant, il faut bien vivre. Aujourd’hui, heureusement, on réintroduit le corps dans la sphère de la connaissance, mais nous n’en sommes qu’aux balbutiements…
Vous montrez bien dans vos livres que les grands esprits des deux derniers siècles n’ont eu de cesse de réclamer un corps. Kierkegaard…
… en avait fait son gueuloir sur son lit de mort : «un corps, mais donnez moi donc un corps !». Nietzsche nommait le corps «la grande Raison». Paul Valéry lui fait écho quelques décennies plus tard en constatant que «l’artiste apporte son corps» car sans le corps, ajoutait-il «l’esprit ne ferait que des calembours et des théories». Quant à Artaud, il anticipait avec une clairvoyance stupéfiante la nécessité des arts martiaux : « Dans l’état de dégénérescence dans lequel nous sommes, c’est par la peau que l’on fera rentrer la métaphysique dans les esprits. »
D’autres réclamaient un corps à leur insu. Proust par exemple. Résumons, précipitons un peu les choses. Le fameux coup de la madeleine, c’est quoi, si ce n’est pas une synesthésie extrême ? Ca passe par quoi, quel est le médiateur ? Le goût, la saveur. Et les résonances ? Son oeuvre. «La recherche du temps perdu» ce sont les Dhvani de cette Rasa qu’est la madeleine. C’est extraordinaire.
Les arts martiaux, l’enseignement du Tao sont comme la réponse aux questions de Nietzsche et Artaud…
Ce sont, selon moi, les deux pensées les plus proches du corps, avec un grand «C.» Mais la société dans laquelle ils vivaient ne leur a pas donné le modèle du corps en développement. L’oeuvre d’Artaud est en fin de compte une grande dénonciation. Mais c’est un discours, extraordinaire, en négatif. Il nous faudrait maintenant un Artaud positif.
Qui serait un Artaud taoïste en l’occurrence.
Oui voilà. Artaud et Nietzsche étaient pris au piège du dualisme occidental opposant le corps à l’esprit. Ils n’avaient pas encore accès à cette logique ternaire qu’assure le vide médian. A la fin de sa vie, Lacan, sous l’impulsion de François Cheng, fut fasciné par la découverte de la ternarité. Il en a conclu que : «pour être profonde, toute analyse se doit d’être poétique»
C’est une question qui m’intéresse beaucoup : qu’est-ce qui aurait résulté de l’approche entre le bel esprit d’un Nietzsche et le corps révélateur ? Pour user d’une métaphore photographique, le corps est le négatif de l’esprit. Sans ce négatif, on ne fait rien apparaître de concret dans l’esprit.
Propos recueillis par Philippe Nassif/ Mai 2002

